Confiance dans les médias : tous responsables

Le 37ème Baromètre sur la confiance des Français dans les médias [1] fait apparaître combien la soif d’information se heurte à l’état de l’information dans notre pays. Si les trois quarts des Français expriment un grand intérêt pour l’actualité, 51 % d’entre eux disent ressentir de la fatigue ou du rejet par rapport à l’information. La demande ne semble pas rencontrer une offre satisfaisante. Pour quelles raisons ? Essentiellement des raisons structurelles qui ont peu de chance d’évoluer en dépit des efforts des professionnels de l’information. Il est difficile en effet de soustraire l’information des mains de ceux qui en maitrisent et la fabrication et la diffusion.

Ainsi la première raison tient à l’usage massif des technologies numériques de diffusion de l’information. Ces technologies, stupéfiantes au demeurant, font de nous des personnes surinformées avant même que nous n’ayons mis en œuvre le souhait d’être informés. La machine médiatique ressemble à une grande lessiveuse entrée en mode essorage. Les journalistes et les citoyens subissent l’accélération d’un système d’information exigeant toujours plus d’audience et de contenus. Les citoyens sont surexposés à de l’information souvent dégradée. Si comparaison ne vaut pas raison, ils sont moins informés qu’irradiés par des informations dont ils ne mesurent pas aisément la toxicité. Bien souvent, ils sont informés avant d’avoir pu décider de s’informer. Hélas, cette information virale bride le réflexe de la critique si nécessaire pour éviter une trop grande crédulité. Savoir par ouï-dire finit pas suffire et l’on ne prend ni le temps, ni la peine de chercher à comprendre ce que l’on a appris. Voir et savoir n’ont nullement préjugé d’une bonne compréhension. Ce bombardement d’informations incessant sur les chaines d’informations ou sur les réseaux sociaux sature l’esprit et le convainc de renoncer à mieux s’informer en cherchant la qualité argumentative.

La seconde raison vient de ce que le médium est plus que jamais devenu le message. Selon le célèbre adage de Mac Luhan [2], le moyen de communication et de transmission influence l’information transmise. Les outils technologiques conditionnent nos représentations. Le paradoxe éclate alors : comment les médias et les professionnels de l’information peuvent-ils rendre compte du réel si les moyens utilisés le déforment ? La représentation du monde que l’homme acquiert à travers les nouveaux médias comporte une dimension psychotique, c’est-à-dire une représentation de la réalité déformée par une interprétation nourrie d’imaginaire [3]. Toute l’énergie que les journalistes mettent à rendre compte du monde réel et des faits qui s’y déroulent se heurte à une puissance technologique de détournement du réel. Ce détournement est redoublé par la forme spectaculaire de l’information. Les écrans omniprésents captent la vision pour offrir des formes de spectacle et de divertissement au sens pascalien du terme.

Il existe donc une antinomie entre l’effort journalistique et le développement technologique. La presse écrite et la radio échappaient encore à la pression et la déformation technologique, mais pour combien de temps avec l’arrivée de intelligences artificielles génératives de textes et de voix ? Pour combien de temps, lorsque 47 % des Français se disent ouverts à l’idée de lire des articles rédigés par IA ? Les sites d’actualité alimentés par IA générative se multiplient déjà. « Ils extraient des données ici et là et les combinent entre elles, le tout aboutissant à une vision déformée de la réalité » s’inquiète Antoine de Tarlé [4], ancien dirigeant de médias et auteur de La Fin du journalisme [5] ?
Si l’on ajoute à ces deux raisons le fait que les grands groupes de presse sont détenus par des industriels qui entendent peser sur la fabrique de l’opinion, on comprend que 56% des Français pensent que les journalistes ne sont pas indépendants. Lire ce qu’ils écrivent, écouter ce qu’ils disent reviendrait à se faire administrer une représentation du monde qui n’est pas neutre. Cela nourrit la volonté de déterminer par soi-même la signification des faits et entraîne vers les dangereuses « vérités alternatives ».

Le monde de l’information est donc sous la double pression des technologies numériques et des jeux d’influences. Dans les deux cas, l’argent demeure le maître du jeu. Gageons que les travaux des états généraux de l’information apporteront « une réponse globale aux problématiques qui touchent l’espace informationnel, complètement bousculé par le numérique. Cela va de la qualité et de la fiabilité de l’information à son indépendance, à la question du modèle économique des médias, à l’éducation aux médias et à l’information, jusqu’aux réseaux sociaux et à l’intelligence artificielle » écrivait Christophe Deloire [6]. L’information est trop vitale à des sociétés libres pour être laissée aux seules puissances technologiques et financières. « L’information est notre bien commun » car de l’information et de la liberté d’expression dépendent les démocraties. La société doit donc défendre la saveur de la vérité et la qualité de l’information et les défendre à tout prix ! Chaque citoyen doit y prendre part, en discernant en conscience l’information qu’il reçoit et celle qu’il diffuse. Ce ne sont pas seulement des vérités d’ordre factuel ou philosophique qui sont en jeu mais « la vérité même de la personne : ce qu’elle est et ce qu’elle exprime de son être profond » [7]. La confiance repose toujours sur un rapport vivant de donation et de fidélité à l’autre : on y trouve certitude et sécurité.

A l’ère des technologies entrainant de la défiance, doit répondre l’ère nouvelle des amitiés réelles, des relations interpersonnelles qui suscitent la confiance.

[2Marshall McLuhan, mort en 1981, était un écrivain et sociologue canadien. Il avait publié notamment la Galaxie Gutenberg. Il affirma que le moyen de communication, entre l’émetteur et le récepteur, n’était pas neutre. Le message est toujours affecté par le « médium », d’où la formule « le message est le médium », nous sommes dans une civilisation où les moyens de communication l’emportent sur les contenus et décident des formats.

[3Jean-Claude Larchet, Malades des nouveaux médias, Cerf, 2016, p 185

[5Éditions de l’Atelier

[7Jean-Paul II, Fides et ratio, 1998, n°32

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