
Deux événements récents, apparemment sans rapport, devraient pourtant être rapprochés. D’un côté, le maire d’Alès, Christophe Rivenq, engagé contre l’implantation du narcotrafic dans sa ville, a été menacé de mort par des individus se réclamant de la DZ Mafia. Il a reçu une lettre contenant deux balles de calibre 9 mm et a été placé sous protection policière, avant d’être exfiltré de son domicile par le RAID dans un contexte de menace jugée suffisamment sérieuse pour faire craindre une attaque imminente. Les enquêteurs demeurent toutefois prudents sur l’identité exacte des auteurs et sur l’authenticité de la revendication.
De l’autre, le nom d’une journaliste et présentatrice a récemment été associé à une procédure judiciaire pour usage de stupéfiants et à des informations faisant état d’une interpellation liée à de la cocaïne. Là encore, les éléments publiés ne doivent pas être transformés en condamnation médiatique : les circonstances exactes restent partiellement contestées ou non officiellement détaillées, et la présomption d’innocence demeure entière.
Mais c’est précisément cette prudence judiciaire qui ne doit pas empêcher une réflexion politique et morale plus large : la lutte contre le narcotrafic ne peut être crédible sans s’interroger aussi sur la demande et sur l’exemplarité des milieux qui exercent une influence publique. Le véritable sujet est celui de la contradiction collective d’une société qui prétend vouloir combattre le narcotrafic tout en refusant de regarder en face la demande qui nourrit son économie.
Une mafia prospère grâce à ses revendeurs, à ses guetteurs, à ses armes et à ses réseaux. Elle prospère surtout grâce à ses clients. Sans consommateurs, pas de marché. Sans marché, pas de chiffre d’affaires. Sans chiffre d’affaires, pas de pouvoir criminel capable de recruter, de corrompre, d’intimider et, désormais, de menacer directement des représentants de la République.
Le lien entre ces deux actualités n’est pas celui d’une culpabilité individuelle mais celui d’une responsabilité collective que l’on préfère souvent ne pas regarder. Pendant que certains élus risquent leur sécurité personnelle parce qu’ils s’opposent à l’emprise du narcotrafic, une partie de la société continue de traiter la consommation de cocaïne comme un attribut de la fête, du pouvoir, de la réussite ou de la vie nocturne. La drogue serait, selon les milieux, tantôt un fléau social, tantôt une transgression mondaine, tantôt une affaire privée. Mais cette distinction devient de plus en plus difficile à soutenir lorsque les réseaux criminels qui approvisionnent les consommateurs gagnent en puissance au point de menacer l’autorité de l’État jusque dans la personne de ses élus.
Le problème est aggravé lorsque le discours public devient profondément schizophrène. Les mêmes cercles sociaux qui expliquent à la population ce qui est moral, responsable, acceptable ou condamnable ne peuvent durablement se présenter comme extérieurs aux conséquences concrètes des comportements qu’ils dénoncent chez les autres.
Il ne s’agit pas de prétendre que chaque consommateur de cocaïne serait directement responsable d’une menace de mort contre un maire. Ce serait absurde et malhonnête. Mais il faut avoir le courage de reconnaître une réalité élémentaire : la consommation alimente la demande, la demande alimente le marché, le marché finance les organisations criminelles et ces organisations finissent par acquérir une puissance qui dépasse parfois le simple trafic de rue. La crise actuelle est donc une crise de cohérence. D’un côté, un maire doit être protégé par les forces d’intervention parce que le narcotrafic cherche à intimider la République. De l’autre, une partie des élites sociales, médiatiques et politiques peut encore considérer la consommation de cocaïne comme une affaire privée, mondaine ou sans conséquence collective. Or la drogue n’est jamais seulement une affaire privée lorsque sa consommation contribue à financer des organisations criminelles capables d’étendre leur influence, de terroriser des quartiers, de corrompre des individus et de menacer des élus.
C’est précisément dans ce contexte que la décision annoncée par le Premier ministre Sébastien Lecornu de soumettre les ministres et les membres des cabinets à des dépistages de stupéfiants prend une dimension particulière. La question touche à la sécurité, à l’exercice de responsabilités publiques et à la confiance que les citoyens peuvent placer dans ceux qui prennent des décisions au nom de la collectivité.
Si l’État mène une guerre contre le narcotrafic, il est légitime que la société s’interroge sur l’exemplarité de ceux qui incarnent l’État. Il serait pour le moins paradoxal que la puissance publique combatte les réseaux criminels tout en tolérant, au sommet de ses propres institutions, des comportements incompatibles avec les exigences de responsabilité, de sécurité et d’intégrité attachées à certaines fonctions.
Le problème n’est pas la perfection, mais le double discours. Une société démocratique ne peut pas demander aux citoyens d’accepter toujours plus de contraintes, de contrôles et de sacrifices au nom de la lutte contre la drogue tout en donnant le sentiment que certaines catégories sociales seraient, elles, protégées par leur statut, leur réseau ou leur notoriété. Elle ne peut pas non plus demander au public de faire confiance à ceux qui prétendent incarner la vérité tout en donnant l’impression que la vérité ne vaut que pour les autres.
La responsabilité consiste à regarder la réalité en face. Cela vaut pour les consommateurs. Cela vaut pour les médias. Cela vaut pour les politiques. Cela vaut pour les hauts fonctionnaires. Cela vaut pour tous ceux qui prétendent exercer une influence sur la société.
L’exigence de vérité
La République doit exiger de ceux qui exercent des responsabilités publiques ou disposent d’une influence considérable qu’ils comprennent le poids réel de leurs actes, de leurs choix et de leur exemple. Nul n’est sans faille, mais chacun doit assumer ses responsabilités. Nos actes individuels peuvent avoir des conséquences collectives. Le sens du service impose de placer l’intérêt général au-dessus du confort personnel et de l’impunité supposée des cercles auxquels on appartient. La vérité exige de ne pas présenter au public un visage qui prétend incarner la responsabilité tout en refusant d’assumer les contradictions de la réalité.
À l’heure où des élus peuvent être menacés par des réseaux criminels nourris par l’économie de la drogue, la société française ne peut plus se contenter de discours moralisateurs. Elle doit demander de la cohérence. L’État doit combattre les trafiquants. Les consommateurs doivent mesurer la réalité de ce qu’ils financent. Les médias doivent renoncer aux indignations sélectives. Les responsables politiques doivent accepter l’exigence d’exemplarité. Chacun, à son niveau, doit comprendre qu’une société ne s’effondre pas seulement sous les coups de ses ennemis : elle s’affaiblit aussi lorsque ceux qui la dirigent, l’informent ou prétendent lui donner des leçons refusent de regarder leurs propres contradictions.
"Comme l’explique si bien Raphaël Liogier dans son livre « Success », l’univers des médias répond d’une quête de performance et donc d’une stratégie. En s’appuyant sur Habermas qui fustigeait la dégradation de la communication, il explique que « nous en sommes arrivés là, parce que nous ne communiquons plus, mais nous manipulons. Or, la communication qui suppose l’intersubjectivité, la considération de l’autre comme sujet, s’est dégradée en stratégie, qui considère l’autre comme objet, moyen vers la réalisation d’un objectif. » L’audimat est bien cette autre drogue qui conditionne tout le système de communication et de la fabrique de l’opinion."
La République ne retrouvera de l’autorité qu’à une condition : que la vérité, l’éthique, la responsabilité, la conscience et le sens du service cessent d’être des mots employés pour juger les autres et redeviennent des exigences que chacun accepte d’appliquer à soi-même.





