Sur les bandeaux des chaînes d’information en continu, les mêmes formules tournent en boucle comme un refrain hypnotique : « frappes en Iran », « Israël a frappé », « l’Iran a frappé », « nouvelles frappes de représailles », « frappes ciblées », « frappes massives », jusqu’au presque absurde « des frappes ont frappé… ». À force d’être martelé, le mot s’use et devient un simple bruit de fond. Pendant ce temps, on ne dit plus que des quartiers ont été ravagés, que des habitations se sont effondrées, que des enfants ont été ensevelis, que des familles ont été décimées. On se contente d’additionner des missiles, des « cibles », des zones touchées.
Le défi des médias, en temps de guerre, devrait être de rendre compte de son atrocité sans la transformer en spectacle. Que devient ce devoir lorsqu’une chaîne d’information est avant tout une machine à audience ? Comment dire la guerre dans les médias ?
« Frappe » est un mot commode : bref, martial, technique. Il condense en une syllabe toute une chaîne de trajectoire, d’impact, d’explosion – tout en masquant ce qui en est la cible : les vies. Le vocabulaire se veut descriptif, factuel et presque hygiénique. Y a-t-il « des frappes » comme il y a « des pluies orageuses » ou « des vagues de chaleur » ? Le mot devient un écran. Les vidéos spectaculaires, des images d’immeubles qui s’effondrent masquent la réalité des visages : ceux des civils blessés, des morts, des proches qui cherchent le corps d’un parent, d’un ami dans les décombres. La guerre est le théâtre de la mort, mais dire la mort est devenu obscène et impossible aux médias, qui la montre à distance. Le besoin de spectaculaire impose l’oubli du réel.
Ce qui est frappé, au fond, c’est notre capacité d’empathie. Le récit médiatique se fixe sur la cinématique des missiles, et les options des états-majors. Les blessés et les endeuillés restent hors champ. Dans cette grammaire de la violence, le verbe « frapper » organise l’escalade :
• « X a frappé » : et c’est l’accomplissement technique d’une performance.
• « X va frapper » : et c’est le suspense et la promesse d’images à venir.
• « X menace de frapper » : et c’est la dramaturgie permanente.
La parole ne s’oriente plus vers la justice ou la paix. « Frappe » joue alors le rôle d’un slogan informationnel : un mot‑signal qui attire l’attention, ouvre les journaux, capte l’audience en promettant du spectaculaire, des « images fortes » d’immeubles pulvérisés. Plus le mot revient, plus il se découple de la réalité qu’il désigne. À force de « frappes » répétées, on ne sait plus très bien qui tombe. Les morts s’effacent derrière le mot, comme si « frapper » suffisait à tout dire.
Il ne s’agit pas de bannir ce terme – il décrit une réalité militaire – ni de refuser d’informer sur la violence des bombardements. Il s’agit de voir ce que son usage révèle de notre regard : nous courons le risque de nous installer dans le commentaire technique, plutôt que dans la douleur inconfortable des blessures infligées. Le langage n’est jamais neutre. À force de parler de « frappes » sans parler des frappés, nous nous habituons à une vision du monde où l’on regarde la guerre d’en haut, et jamais d’en bas, du point de vue des victimes. C’est à une conversion du regard que ce mot nous appelle. Peut‑être faudrait‑il, chaque fois que l’on prononce « frappe », se forcer à poser, au moins intérieurement, trois questions simples :
• Qui est frappé, concrètement ?
• Quel visage manque désormais autour d’une table familiale ?
• Quelle ville, quel hôpital, quelle école sont devenus un tas de gravats ?
Alors seulement le mot « frappe » retrouverait sa gravité, au lieu de flotter comme un slogan abstrait.
La question n’est pas seulement journalistique. Elle est éthique et spirituelle. Quel usage faisons‑nous de notre parole quand nous la mettons au service de la fascination plutôt qu’au service de la compassion ? Le mot de la semaine, « frappe », est un révélateur : il fascine mais ne fait pas pleurer et ne nous met pas à genoux. La vraie question est de savoir quand, collectivement, nous accepterons de regarder le drame de la guerre en vérité, de nommer les victimes avant les missiles, et de dénoncer les frappes pour ce qu’elles sont : des blessures infligées à la fragile beauté de l’humanité. Concluons avec ces extraits de la prière du Pape Léon XIV :
« Seigneur de la Vie,
toi qui as façonné chaque être humain à ton image et ressemblance, nous croyons que tu nous as créés pour la communion, non pour la guerre, pour la fraternité, non pour la destruction.
Désarme nos cœurs de la haine, du ressentiment et de l’indifférence,
afin que nous devenions des instruments de réconciliation.
Que chaque parole bienveillante, chaque geste de réconciliation
et chaque choix de dialogue soient les semences d’un monde nouveau. Amen. »








