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IA conversationnelle : le vrai danger des faux semblants

Chaque semaine apporte son lot de nouvelles promesses ou de nouvelles craintes au sujet de l’Intelligence artificielle. Il faut rappeler que le mot même « intelligence artificielle » est déjà une expression anthropomorphique. Nous projetons sur la machine les traits et compétences de l’intelligence humaine, pour la qualifier ensuite d’artificielle. Interroger une machine par écrit ou par oral implique nécessairement un transfert sur la machine de nos propres capacités psychiques. Nous consentons à l’illusion d’avoir à faire à une personne. Nous parlerons à des entités spectrales [1]. Nous déléguons à des générateurs de texte la tâche de simuler de la pensée. Nous nous satisfaisons ensuite d’une production qui ne provient d’aucune pensée. C’est là que se trouve LA révolution anthropologique et éthique ! L’efficacité et les progrès des calculateurs nous ont poussés à faire une introjection de pensée, de vision, et de paroles dans les machines. C’est là que se joue la responsabilité humaine et la question éthique. « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique » disait Jacques Ellul.

Nous acceptons de confondre la puissance de calcul par sa vitesse à la créativité et la vivacité de l’esprit humain. A l’esprit humain, nous devons conserver une fonction qui ne soit pas une production, mais une conception. Conception d’un sens personnel et vital pour tout être humain, que la machine ne connaît pas.

L’écoute des paroles de machines est une dévaluation généralisée des paroles humaines. Car la parole n’est pas un jouet. L’être humain est né d’un verbe, il est un verbe, et le verbe est sa vie. Il n’est ni un chiffre, ni une mesure, il est un nom. La pensée est le trône invisible de la dignité humaine. Elle est une source sacrée qui permet de donner du sens. Les paroles humaines et paroles de machines se mélangent, puis se confondent. Elles n’ont cependant ni la même saveur, ni les mêmes effets.

Écrire n’est pas seulement une production de texte, mais une expression de soi. La machine ne sait pas écrire à proprement dit, car elle n’a pas de soi. De même, parler est plus que produire des sons, c’est donner du sens qui nous transforme à mesure qu’il nous oriente. La machine ignore le sens, car elle ignore les enjeux de la vérité.

Parler consiste à se donner dans sa parole. Or, la machine est incapable du moindre sens des mots et des réalités. Elle ne sait pas ce qu’elle « dit », et ne peut être dans ce qu’elle dit. Parler et écrire s’inscrivent dans notre histoire et façonnent notre profondeur. Nous parlons et écrivons pour nourrir notre mémoire. L’acte d’écrire revient à organiser sa pensée. Lorsque nous disons que la machine “écrit”, nous n’employons pas le verbe « écrire » dans son sens propre. L’être humain écrit à partir d’une intention, exerçant sa liberté, sa subjectivité en vue d’un travail sur le sens. La machine, elle, calcule pour produire du texte par traitement statistique. L’IA produit des textes à partir de son corpus d’entraînement, selon un modèle probabiliste. Pas plus que la pierre ne comprend les signes gravés sur elle, la machine n’éprouve rien de ce qu’elle produit comme résultat sous forme de texte. Notre personne seule est vivante grâce au sens qui nous habite et nous transforme.

Gare aux machines

Si la parole naît de l’écoute, et si nos représentations intérieures viennent de ce que nous entendons, que se passera-t-il si nous acceptons que des machines sans âmes nous parlent ? Que faisons-nous de notre pouvoir de parler en écoutant des machines ?

Notre parole personnelle émerge à partir de l’écoute préalable de la parole d’autres personnes. Tout enfant naît à la parole dans la parole de ses parents, dans leurs voix. Sa vie émotionnelle dépend du bain verbal dans lequel il aura été immergé. Le vocabulaire entendu a déterminé le vocabulaire utilisé. Toutes les intonations émotionnelles des voix ont formé la base de nos compétences socio-affectives. Le langage sert à vivre. Il nourrit et enrichit notre mémoire lexicale. Il est surtout relationnel et crée la sécurité affective nécessaire pour parler. En discutant avec des machines, on court le risque d’appauvrir le champ lexical et de modéliser les tournures du langage par la fréquence statistique.

La machine parlante ne peut pas proposer un véritable dialogue, car la parole de machine ne contredit pas, évite les tensions et simplifie les dilemmes. Elle n’est pas une vraie « amie » dont l’amitié authentique emmène vers des hauteurs d’humanité que la machine ne connaît pas. Le développement empathique est en jeu dans l’interaction verbale avec des machines. La vulnérabilité affective pointe à l’horizon des discussions avec des chatbots, sans parler de l’incapacité à gérer les conflits dans le monde réel.

Nous savons que l’enfant construit sa vie psychique à partir de l’observation des visages, de l’écoute des voix et de leurs intonations. Nous savons que les machines parlent sans parole, sans intention, sans conscience, sans subjectivité, sans corps, sans responsabilité… Et l’on voudrait croire que cela n’aura pas d’effet sur notre propre développement humain ? Sortir de la confusion, libère la vérité et rend la joie et le goût des réalités.

Notes :

[1Eric Sadin, la vie spectrale, Grasset, 2023


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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