Le vendredi 2 octobre 2026, Léon XIV s’adressait aux artistes et commissaires d’exposition à l’occasion d’une rencontre sur le thème « L’art du possible : tisser ensemble ».
En partant d’une parole de sainte Hildegarde de Bingen « l’oreille est l’œil de l’âme », Léon XIV a expliqué en quoi les productions d’IA ne peuvent jouer le rôle unique d’une authentique création artistique. Les artistes mettent en évidence la réalité d’une inspiration créatrice tandis que les intelligences artificielles proposent des recompositions ne procédant d’aucun souffle créatif.
« L’oreille est l’œil de l’âme » signifie que tout ce que nous entendons permet de voir intérieurement, de concevoir le sens des choses, de se les représenter, comme l’œil permet de voir une réalité sensible. Ainsi, de ce que nous entendons, dépend ce que nous nous figurons intérieurement. L’origine des paroles que nous assimilons prend aujourd’hui une importance capitale, puisque des machines sont capables de produire des voix de synthèses, de simuler des paroles artificielles ne provenant d’aucun souffle de vie.
« L’art est réceptif aux grandes questions du cœur humain — parfois comme un cri, le plus souvent comme un murmure — et les rend audibles, visibles et partageables. L’art, lorsqu’il est authentique, est animé par cette inquiétude du coeur. C’est pourquoi l’Église n’a jamais considéré l’art comme une simple décoration » précisait Léon XIV. L’art est, pour l’Eglise, un langage unique exprimant la quête intérieure de sens, de vérité et de beauté. Il parle et, à partir de ce langage, il devient possible de se figurer la profondeur du mystère de la vie. Le visible conduit à l’invisible, le sensible conduit à l’intelligible.
Le processus par lequel les modèles d’intelligence artificielle répondent à nos requêtes ne permet en aucune manière l’irruption d’un souffle créatif. Il n’existe aucun espace d’inspiration dans un calculateur. L’inédit d’une réponse par l’intelligence artificielle n’est jamais qu’une réorganisation de données préexistantes. Les innombrables recombinaisons et corrélations ne produisent pas de réelle nouveauté, telle que seule une inspiration le permet en faisant paraître de l’inédit dans le monde. A contrario, un artiste du fait de sa disponibilité à l’inspiration créatrice propose sans cesse du nouveau et instaure de la nouveauté dans la création. Ce que Léon XIV n’a pas manqué de souligner en disant : « Nous vivons à l’ère des moteurs de recherche qui nous offrent des milliers de réponses instantanées. Pourtant, aussi puissants soient-ils, ils ne font que restituer ce qui existe déjà et tendent à nous donner ce que nous désirons déjà. »
Sa perception des effets de la diffusion massive de réponses artificielles, est particulièrement aiguë : « À l’ère de la technologie et de la consommation, le grand danger n’est pas seulement la censure, mais aussi l’homogénéisation ; ce n’est pas seulement le silence imposé, mais également le bruit qui rend impossible l’écoute. » Il redoute l’effet de saturation des réponses de machines qui assourdissent l’esprit. Il nomme « bruit » ce qui ne provient pas d’une pensée, mais d’un calcul. L’écoute authentique s’applique à la réception d’une présence, d’une pensée d’autrui. Si « l’oreille est l’œil de l’âme » et si les modèles d’IA se mettent à saturer notre espace de paroles artificielles, alors l’œil de l’âme ne reçoit plus de lumière et demeure dans la confusion. La dépendance aux IA fait courir le risque d’une submersion des psychismes rendant aveugle. Le retour à la contemplation d’une œuvre d’art ou d’un paysage libère l’esprit, car la création parle du Créateur, et le Créateur parle dans sa création. Elle devient le lieu d’une rencontre authentique. Il n’y a personne à rencontrer dans le face à face avec une production d’intelligence artificielle. C’est là sans doute la réalité la plus difficilement perceptible de notre nouvel environnement, qui semble de prime abord assez indolore. La réalité est une vérité très douloureuse, une privation de relations, un esseulement, car, redisons-le, il n’y a personne dans un chatbot, personne dans un texte généré par IA, personne dans une production artistique produite par des IA. La satisfaction d’obtenir rapidement la requête demandée ne répond que partiellement aux besoins essentiels d’un être humain, dont les relations sont beaucoup plus vitales qu’il n’y paraît, même à l’heure d’un individualisme triomphant. A travers son œuvre, l’artiste propose sa propre présence, son questionnement. « Votre art, lorsqu’il oblige à nous arrêter devant ce qui ne peut être consommé, est une forme de régénération culturelle et spirituelle » explique Léon XIV.
La conclusion est catégorique : il existe une différence ontologique entre une création humaine et production d’IA, c’est pourquoi Léon XIV affirme : « l’Église a besoin de vous. Cela est particulièrement vrai à l’ère de l’intelligence artificielle, où nous devons de toute urgence distinguer l’art humain de ce qui est produit par les machines. Il existe une différence ontologique — avant même d’être esthétique — entre l’art et ce qu’une machine peut générer par un calcul statistique fondé sur des millions d’images créées par d’autres. Les algorithmes ne possèdent pas l’étincelle de l’humain, tandis que « la culture et l’art authentiques préservent cette étincelle » (Lettre encyclique Magnifica Humanitas, 122).
A la suite de saint Paul VI, Léon XIV a rappelé que la mission de l’Eglise « consiste à prêcher et à rendre le monde de l’esprit, de l’invisible, de l’ineffable, de Dieu, accessible et compréhensible — et même inspirant. Et dans cette tâche, qui traduit le monde invisible en formes accessibles et intelligibles, vous êtes des maîtres » (Paul VI, Homélie Messe avec les artistes, 7 mai 1964).
Le calcul des machines ne peut rendre compte de la vie de l’esprit, car il n’est pas sujet à inspiration, à aucune respiration. Or, l’esprit se dévoile dans ce qu’il inspire permettant aux artistes d’être des passeurs à partir de leur création sensible vers l’espace du sens. Une production d’IA qui n’a pas d’intentionnalité propre (bonté et vérité) au départ, ne peut y prétendre au terme de son processus de calcul.
Les artistes sont l’avant-garde de la réponse de nos sociétés face aux productions d’IA et sont les témoins de la véritable beauté qui paraît toujours dans une lumière dont l’origine n’est pas de ce monde.






