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Magnifique humanité, créée par Dieu

Il est d’usage qu’une lettre encyclique tire son nom de ses premiers mots. « Magnifique humanité » est donc le titre de la première lettre du Pape Léon XIV. Les trois mots suivants en donne la véritable clé de lecture : « créée par Dieu ». Ainsi, pour protéger la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, il convient de rappeler son origine divine. C’est le rappel le plus important du document.

En effet, la révolution technologique de l’IA touche pour la première fois, une capacité spécifiquement humaine : le langage. Or, le « verbe » est l’empreinte du divin en tout être humain. L’IA simule un langage qui ne procède d’aucune pensée mais seulement d’un calcul de probabilités. La succession des mots et la composition des phrases ne sont pas l’expression d’un logos, mais d’une puissance de calcul. Le logos est aujourd’hui le grand absent de toutes nos réflexions sur l’IA. Il est pourtant depuis l’antiquité, le signe de la transcendance dans l’être humain et le propre de la nature humaine. Ce « verbe » par lequel l’être humain pense et parle, lui permet d’entrer en relation avec le divin. Il peut penser – c’est-à-dire concevoir en esprit - « Celui qui a pensé » le monde, l’a voulu et l’a aimé. Si l’on oublie que l’être humain doit son existence au fait d’être « pensé par un Autre » et non au fait d’être le produit du hasard, sans finalité propre, on peut comprendre que le génie humain essaye de se répliquer dans une machine, puisque l’être humain serait alors une simple machine. Le « cogito ergo sum » de René Descartes – je pense donc je suis – est la clé d’interprétation des ingénieurs de l’IA qu’inspirent les idéologies transhumaniste et posthumaniste : donner naissance à une machine qui accède à « l’être » par sa capacité à simuler une pensée. Ils rêvent et s’effrayent dans le même temps, de parvenir à réaliser des humanoïdes autonomes échappant à leur contrôle. Contrairement à Dieu, ils n’offrent aucune promesse de bonheur à leur créature. Le « cogito » en l’homme, sa faculté de penser n’est pas venue de nulle part. Elle est en chaque être humain, le signe d’un don. Cette empreinte divine dans la nature humaine permet à la créature que nous sommes, de s’ouvrir à la pensée divine. Car l’être humain ne pense pas pour rien, mais pour parvenir à « penser les pensées de Dieu ». C’est face au constat de cet échec, « mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins » (Is55,8) que Dieu annonce qu’il mettra « sa Loi au plus profond d’eux-mêmes et l’inscrira sur leur cœur » (Jr 31,33), afin que se réalise enfin la perfection de la nature humaine. Ce que ne dit pas la lettre encyclique du Pape, c’est que l’homme pense pour penser Dieu, et penser Dieu, c’est vouloir ce qu’il veut, aimer ce qu’il aime et surtout aimer d’un même amour. Ainsi s’accomplit toute vie humaine.

Il faudrait dire plus adéquatement « cogitor ergo sum », « je suis pensé, donc je suis ». Hélas, l’antériorité d’une pensée divine est la grande absente de notre époque et le signe de sa faillite. Les leaders parlent de « Dieu » pour légitimer leur propre volonté de puissance, et non pour chercher sa volonté. L’enjeu du siècle n’est donc pas seulement la régulation de l’intelligence artificielle, mais la redécouverte de l’intelligence divine qui porte la création et façonne la spécificité de l’être humain : un être pensant, « capax Dei ». « Dieu » est l’objet premier de la capacité humaine de penser. L’être humain n’est pas fait pour cette vie seulement mais pour une vie sans fin. Voilà ce que l’on omet de rappeler. Il est étonnant que l’on s’interroge si peu sur l’origine de la pensée humaine, alors qu’on dépense des sommes honteuses pour fabriquer des machines parlantes, vides de pensée et sans logos. A l’ère du repli démographique, il est difficile de vouloir en même temps des enfants à qui il faudra parler pour qu’ils vivent et aiment, et des machines qui parlent pour nous gouverner sans amour. L’urgence est à la redécouverte du rôle de la parole dans la vie humaine. Cette fascination pour la machine parlante n’est-elle pas le rejet inconscient de la parole divine ? « Le risque n’est pas tant qu’une personne croie parler à une autre personne, mais qu’elle perde le désir de rechercher véritablement l’autre. » (MH 100) La parole synthétique des agents conversationnels peut informer, mais elle ne saurait jamais conseiller avec sagesse, car elle ne procède d’aucune bonté.

La révolution numérique de l’IA met en lumière l’inconsistance contemporaine sur la pensée humaine. Rien dans l’IA ne serait vraiment dangereux si nous avions une claire conscience de notre vocation divine et si nous en avions une juste et haute idée de notre nature humaine. Or, l’humanité ne sait plus qu’elle ne nait pas achevée et que le temps de cette vie lui est offert pour s’accomplir. Elle a perdu de vue ce qu’elle a de vraiment magnifique : être créée par Dieu et appelée à le rejoindre. Ce sont donc dans les premiers mots de la lettre Magnifica humanitas, qu’il faut entendre l’appel du Pape. On pourra discuter tant qu’on voudra des dangers et des nécessaires régulations des technologies, le mal à combattre est l’oubli de ce que l’humanité est créée par Dieu et doit répondre à son appel. « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » avertissait Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme. « Cette exigence est d’autant plus urgente qu’il existe souvent un déséquilibre entre la vitesse du développement technologique et le rythme auquel se développent les consciences et les institutions capables d’en réguler les effets » souligne Léon XIV (MH 106). Bien plus que de contrôler l’intelligence artificielle, il faut réveiller l’orientation divine de l’intelligence humaine sans laquelle aucune mesure sérieuse ne pourra réellement protéger l’humanité d’elle-même.


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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