Dans son discours aux membres du Corps diplomatique, le 9 janvier 2026, le Pape Léon XIV s’est inquieté de ce « qu’une diplomatie qui promeut le dialogue est remplacée par une diplomatie de la force. La guerre est revenue à la mode et une ferveur guerrière se répand. On ne recherche plus la paix comme un don et un bien désirable en soi « dans la poursuite d’un ordre voulu par Dieu, qui implique une justice plus parfaite entre les hommes », mais on la recherche par les armes, comme condition pour affirmer sa propre domination. »
Cette inquiétude est nourrie par la politique du président des Etats-Unis Donald Trump qui bouscule les relations internationales en imposant la loi du plus fort. L’inquiétude gagne les esprits par le sentiment de régression qu’elle suscite. Il veut s’épargner l’effort de négociations, sans autre perspective que de faire prévaloir l’intérêt individuel sans considération pour la vie de la famille humaine. Sa politique incarne le visage de l’égoïsme à la face des nations. S’adressant à des journalistes, le cardinal secrétaire d’État Pietro Parolin a expliqué que « les solutions par la force ne peuvent pas être utilisées. Résoudre les différends uniquement par la force est à la fois inacceptable et rapprocherait de plus en plus le monde d’une guerre au sein de la politique internationale. »
L’absence d’autorité régulatrice suscite l’inquiétude. On voudrait que le droit international puisse empêcher les crises. Mais on ne peut transposer au niveau international des attentes propres au droit interne, les deux systèmes reposant sur des logiques très différentes.
Le droit international naît dans un espace sans centre, tissé d’États souverains qui n’acceptent au-dessus d’eux aucune autorité permanente : et pourtant, au milieu de cette dispersion apparente, il devient une architecture invisible qui rend possible la rencontre entre les peuples. Il ne commande pas comme un pouvoir impérial ni ne punit comme un tribunal planétaire ; il offre un cadre, une maison commune où des acteurs indépendants peuvent organiser leurs relations sans se détruire. Là où, en droit interne, une autorité impose et exécute, ici, ce sont les nations elles-mêmes qui consentent à se lier pour que la parole l’emporte sur la violence.
Dans ce monde sans gendarme suprême, l’enjeu n’est pas d’abord la sanction, mais l’appel, le désir de coopérer. Les règles internationales sont suivies moins par crainte que parce qu’elles ouvrent un horizon de prévisibilité dont tous profitent. Lorsque la norme tient, les coûts de transaction diminuent, les risques d’escalade se réduisent, et les États peuvent consacrer leurs forces à bâtir plutôt qu’à éteindre sans cesse des guerres. On n’invoque jamais de « crise » dans le trafic aérien civil et peu dans la navigation : ces domaines marchent justement parce qu’ils reposent sur une adhésion continue à des normes partagées, dont l’effondrement serait une perte immédiate pour tous, puissants compris. La transgression ne signe pas l’échec de la règle ; elle prouve au contraire son poids, puisque même ceux qui s’en écartent continuent de la citer, de la tordre, de chercher à la justifier. Tant que la norme reste un point de référence dans le calcul des États, elle garde une force structurante.
La puissance nue est un outil instable : elle obtient vite un résultat, mais ne sait pas le faire durer. Une politique fondée uniquement sur la contrainte expose toujours celui qui l’emploie à des réactions imprévues, à des chaînes d’événements qu’il ne contrôle plus. Le droit, lui, transforme une situation brute en une situation que les autres peuvent accepter, ou du moins tolérer, sans recourir immédiatement à la rupture. Il n’abolit pas les rapports de force, il les canalise. Il ne prétend pas moraliser la scène mondiale, mais contenir les effets les plus destructeurs de la rivalité. Il agit comme un amortisseur : il empêche que chaque désaccord, chaque affront, ne se mue instantanément en affrontement ouvert. L’absence d’une autorité mondiale chargée de l’imposer fait croire parfois que ce droit serait fragile, purement symbolique ; en réalité, cette fragilité apparente est le signe d’une force plus profonde, celle du consentement répété de nations qui, jour après jour, choisissent de ne pas basculer dans le chaos.
Ainsi compris, le droit international apparaît comme une véritable source de stabilisation : imparfaite, souvent contournée, mais vitale. Toutes les constructions politiques qui ont prétendu s’en libérer durablement ont fini rattrapées par l’arbitraire, l’imprévisible et la défiance généralisée. Il ne s’agit ni d’un idéal naïf ni d’une morale plaquée sur le monde, mais d’un moyen profondément réaliste, forgé par les États eux-mêmes pour rendre la rivalité supportable et pour empêcher que la puissance ne se retourne mécaniquement contre ceux qui la manient. Là où il est respecté, même imparfaitement, un espace s’ouvre pour la responsabilité, pour la parole donnée, pour la promesse tenue : un espace où la force brute cesse d’être le dernier mot de l’histoire humaine.
C’est précisément en ce sens d’une conscience du bien supérieur de l’unité, que le pape François s’exprimait dans sa lettre encyclique, Fratelli tutti, sur la fraternité (parue en 2019). Il écrivait :
« À plusieurs reprises, j’ai proposé « un principe indispensable pour construire l’amitié sociale : l’unité est supérieure au conflit. […] Il ne s’agit pas de viser au syncrétisme ni à l’absorption de l’un dans l’autre, mais de la résolution à un plan supérieur qui conserve, en soi, les précieuses potentialités des polarités en opposition ». [1] Nous le savons parfaitement, « chaque fois que, en tant que personnes et communautés, nous apprenons à viser plus haut que nous-mêmes et que nos intérêts particuliers, la compréhension et l’engagement réciproques se transforment […] en un domaine où les conflits, les tensions et aussi ceux qui auraient pu se considérer comme des adversaires par le passé, peuvent atteindre une unité multiforme qui engendre une nouvelle vie ». (n°245)
Et il ajoutait :
« Si l’on veut un vrai développement humain intégral pour tous, on doit poursuivre inlassablement l’effort pour éviter la guerre entre les nations et les peuples. À cette fin, il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale ». [2] Je voudrais souligner que les soixante-quinze ans des Nations Unies et l’expérience des vingt premières années de ce millénaire montrent que la pleine application des normes internationales est réellement efficace et que leur violation est nuisible. La Charte des Nations Unies, respectée et appliquée dans la transparence et en toute sincérité, est un point de référence obligatoire de justice et une voie de paix. Mais cela suppose que des intentions spécieuses ne soient pas masquées et que des intérêts particuliers d’un pays ou d’un groupe ne soient pas placés au-dessus du bien commun du monde entier. Si la loi est considérée comme un instrument auquel on recourt lorsque cela s’avère favorable et qu’on la contourne dans le cas contraire, des forces incontrôlables se déclenchent qui nuisent gravement aux sociétés, aux plus faibles, à la fraternité, à l’environnement, aux biens culturels, entraînant des pertes irrécupérables sur le plan mondial. » (n°257)
Face au déferlement des logiques de domination et à la tentation toujours renaissante de la guerre totale, le pape François appellait le monde à un sursaut : bâtir des alliances véritables sur le terrain politique et replacer la fraternité au centre même de notre vision de l’homme. Ce n’est plus seulement une option généreuse, mais une exigence vitale pour l’avenir de l’humanité.
Dans cette lumière, le pape Léon XIV rappelle avec force qu’« une société n’est vraiment saine et avancée que lorsqu’elle protège le caractère sacré de toute vie humaine et s’emploie activement à la faire grandir ». Là se mesure la vraie grandeur d’un peuple : à la façon dont il accueille, défend et promeut la vie, surtout la plus fragile.
La route est désormais tracée devant nous ; il nous revient de la prendre avec une résolution nouvelle, de choisir chaque jour l’alliance plutôt que la rupture, la fraternité plutôt que la peur, pour que la dignité humaine devienne le cœur battant de notre histoire commune.






