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Pourquoi est-ce que trop d’informations devient nuisible pour la santé ?

A cette surprenante question, il est possible de répondre très simplement : parce que l’information est un message et que la communication est une relation. Or l’être humain vit de relations. Il a donc besoin de communication et non d’informations seulement. Il est nécessaire de lui laisser le temps de « digérer », d’assimiler les messages. L’être humain vit de « paroles », il assimile des paroles à longueur de journées qui participent à l’élaboration de sa compréhension du monde. Le terme « d’infodémie » vient consacrer la pathologie sociale qui sature l’esprit des gens par le déluge d’informations. Savoir n’est pas comprendre. En diffusant de l’information à jet continu, le psychisme s’épuise. L’appropriation de l’information suppose une élaboration critique. Ce travail de la raison demande du temps, du silence et une attention à ses propres pensées.

Par ailleurs, une bonne santé se réfère non seulement au corps individuel des personnes, mais aussi au corps social. Prendre soin de soi et prendre soin du corps social suppose donc de prendre le temps d’apprécier les informations reçues, de manière relationnelle, c’est-à-dire à travers des discussions interpersonnelles. Si le corps social ne parvient plus à métaboliser l’information, si les personnes ne parviennent plus à communiquer, à discuter, il se produit un phénomène de congestion qui épuise. Notre société a besoin d’une meilleure qualité de communication qui est une qualité de relations. Chacun a pu mesurer à quel point l’usage intensif des outils numériques a transformé nos relations.

C’est ce que faisait remarquer David Lacombled, président de la Villa Numéris, dans l’émission quotidienne « Smart Tech », dédiée à l’innovation et à la nouvelle société numérique (sur la chaîne B Smart). Il dressait un état des lieux très juste des effets du numérique sur nos existences, soulignant que le monde numérique est en réalité un gigantesque marché de l’attention. L’influence y est l’enjeu central, et la compétition ne cesse de s’accroitre : « toutes les informations, tous les savoirs, toutes les connaissances sont disponibles ; tout le monde est présent, les individus, les entreprises, sur le Web, les applications, les réseaux sociaux, les écrans, chez soi, dans sa voiture. On ne sait plus où donner de la tête, à un moment où chacun est devenu rédacteur en chef de sa propre vie. Non seulement nous sommes des récepteurs mais également des émetteurs et on rajoute au brouhaha de ce qui est devenu un véritable tamtam mondial au risque de l’assourdissement. » David Lacombled rappelait en outre que « tout ne se vaut pas, toutes les paroles ne se valent pas. »

A son tour, Éric Salobir, prêtre dominicain expert des nouvelles technologies numériques, soulignait récemment que nos nouvelles relations numériques bouleversent notre rapport au corps, au monde et aux autres. « Au travail, dans le soin, la consommation, les amitiés, nos relations du quotidien se dématérialisent de plus en plus… une partie croissante de nos relations au monde transitent par le numérique, même si elles ne sont que partiellement dématérialisées, puisqu’elles nécessitent du matériel (un ordinateur, une webcam…). Le fait qu’une partie de nos relations ne passe pas par nos sens et notre corps soulève des questions anthropologiques. On voit d’ailleurs que la pensée de l’humain sous-tendue par certains développeurs de ces technologies, en Californie notamment, néglige l’importance de l’expérience corporelle en ne faisant du corps qu’un simple véhicule dont on pourrait se passer. »

Toute expérience communautaire est liée à la corporéité. En nous déplaçant physiquement, nous nous déplaçons également mentalement. Là aussi il est nécessaire de prendre le temps. L’ère du vite ne sert finalement qu’à cacher l’ère du vide. Or, si le temps est de l’argent, alors la vitesse est devenue le nouveau gisement de richesses. Mais alors le vite tue le vif, comme le rappelait Paul Virilio.

« Les interactions avec les autres me font advenir en tant que personne, comme le développent Emmanuel Mounier ou Jacques Maritain. Or, lorsqu’elle a lieu uniquement de façon numérique, cette interaction est atténuée et n’offre pas les mêmes potentialités pour grandir » précisait encore Eric Salobir. « Pour tirer parti de l’immense potentiel des technologies, nous manquons d’une culture numérique. La plupart n’ont pas conscience des défis rencontrés  ; les mesures correctives manquent donc. »
En cette période de campagne électorale, une bonne préparation des esprits aux enjeux du scrutin supposerait de veiller à la qualité de nos relations, de nos paroles et de notre manière de débattre. Elle impliquerait de suspendre l’exposition à des messages-informations seulement destinés à produire une sidération, une émotion et une réaction souvent négative à l’égard des candidats. Trop d’informations devient nuisible pour la vie démocratique, si les citoyens sont privés de la possibilité de sortir de l’immédiateté et empêchés de penser les enjeux à long terme. « La grandeur politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes et en pensant au bien commun à long terme » rappelait le Pape François.

En acceptant de communiquer réellement, c’est-à-dire sans intermédiations techniques, nous préservons la ressource relationnelle vitale pour chacun de nous. La vie est dans la relation à laquelle l’environnement technique du numérique ne peut en aucune façon se substituer.

 https://www.bsmart.fr/video/11451-smart-tech-partie-24-janvier-2022
 https://www.lavie.fr/actualite/sciences/eric-salobir-lecran-nous-protege-et-nous-eloigne-de-lautre-80138.php


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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