Quand la pandémie interroge notre rapport à la mort

Balayant toute polémique, une évidence s’est imposée à tous : le choix du confinement du pays est l’unique réponse possible à l’épidémie. Passé un certain seuil de personnes contaminées, le traçage devenait improbable, et donc inefficace. Les deux objectifs du confinement, décision politique, découlent des recommandations des scientifique :
1/ éviter que le système français de soins ne soit dépassé et que la mortalité des formes graves soit ainsi limitée et
2/ assurer le ralentissement de la circulation du virus. Un seul chiffre suffit à établir la justesse du choix : le nombre de personnes à risque de développer une forme grave (stade consécutif à la forme sévère) représente 17 millions de personnes en France.
Le confinement s’imposait de lui-même.

Avec lui s’imposait aussi l’idée que l’homme serait plus fort que la mort apportée par le virus. Et toute l’ambiguïté de la réponse politique à la crise sanitaire est là. Qu’est-ce que la mort ? Toute notre société est engagée depuis des décennies dans une lutte sourde et inavouée contre la mort. La preuve que l’homme moderne est réellement devenu meilleur (au plan moral), c’est qu’il met tous ses moyens techniques au service de la vie. Telle était la rhétorique qui prévalait jusqu’à l’arrivée du Sars-Cov2 ou Covid-19. Le système de santé devait pouvoir soigner et guérir les malades, avec ce paradoxe stupéfiant qu’on lui demandait de guérir (repousser l’issue fatale de la mort), tout en l’ayant privé au fil des années, des moyens techniques, et sans doute aussi financiers, nécessaires. Le système de santé était fantasmé dans sa puissance et négligé dans les faits.

La crise sanitaire a donc dévoilé la croyance cachée des français, ou le paradigme technico-philosophique, qui gouverne l’esprit des responsables politiques. C’est parce que nous nous sommes convaincus que l’alliance de l’homme avec la technique peut vaincre les maladies – toutes les maladies ? - que le monde politique a pu, sans paraître déchoir, s’en remettre à la science. Le pouvoir politique s’est arrogé depuis des décennies les attributs d’un Etat Providence garant de l’égalité, de la liberté et aussi de la victoire sur la mort. Pas moins. Aucune génération n’avait à ce point nié la perspective de la mort, non seulement comme une évidence biologique, mais aussi comme une nécessité sociale. Pour nos aïeux, il était jugé nécessaire que la mort participe à l’accomplissement de la vie (ne serait-ce qu’en lui assignant un terme pour pouvoir la recueillir). « Nos sociétés subissent aujourd’hui un choc anthropologique de tout premier ordre » écrit l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau. « Elles ont tout fait pour bannir la mort de leurs horizons d’attente, elles se fondaient de manière croissante sur la puissance du numérique et les promesses de l’intelligence artificielle ».

A peine mentionnée, ou acceptée, comme évènement biologique, la mort ne saurait plus être, désormais, un évènement spirituel. La connaissance de la nature humaine à la fois corporelle et spirituelle s’est perdue dans le scintillement des promesses du progrès. Dès lors, les médecins, les scientifiques et les chercheurs étaient non seulement les troupes d’élites pour la guerre mais ils étaient encore revêtus des ornements d’un nouveau clergé ayant autorité sur les corps, pour l’amélioration de la condition corporelle de l’humanité, et non pas pour son salut. On le voit bien dans la crise actuelle : la seule source effective de réponse au virus, c’est eux. Les avis du conseil scientifique font office d’oracles que tout le monde est sagement prié de croire ou en tout cas d’accepter. Prise au dépourvu, l’opinion a marché et suivi, d’autant plus que chacun sait combien nous leur devons. Puis, vient le moment d’organiser la vie commune selon de nouvelles modalités. Et là, les citoyens ne marchent plus. Ils se retournent contre ceux qui semblent décider pour eux selon leurs critères épidémiologiques sans égard pour la dimension affective et relationnelle. La société ne pourra tolérer longtemps de laisser les personnes âgées sans la possibilité de visite : la vie est faite de contacts et de rencontres, même si c’est, à l’évidence, le bout du chemin ! La rencontre est un bien de première nécessité. Il n’est plus question de séquestrer les personnes âgées au prétexte qu’elles sont à risque. Elles ne rejoindront pas les services de réanimation des hôpitaux qu’elles ne pourront être accusées d’engorger. C’est ici que se pose la question éthique : peut-on mobiliser toutes les ressources de la médecine et de l’action sociale pour préserver une personne de la mort sans se demander ce qu’elle fera ensuite, librement s’entend, de sa vie ? Apparemment la question n’est pas posée « d’un seul tenant ». Là où la science dit que « vivre, c’est ne pas mourir », l’homme de la rue répond que « vivre c’est se donner dans la relation aux autres ». Qui donc voudrait d’une vie où il n’est plus possible de vivre ? Les EHPAD rappellent à toute la société que la vie de ses membres est dans la rencontre. Le défi qui attend la France est celui de ses échanges. Les outils de communication numérique auront beaucoup servi pour maintenir le lien mais pour l’échange, il faut davantage. Il faut la présence, le visage, le toucher du relief du corps et la tendresse du souffle.

Dans un tel climat de bouleversement, Le pouvoir politique voulait compter sur l’image donnée par la puissance de notre système de santé pour faire la preuve de sa propre puissance. Certes, le dévouement et la compétence des personnes se sont manifestées, et avec quelle force ! Mais « l’intendance », pourtant cruciale, n’a pas suivi, et de cela le pouvoir politique et l’administration sont, dans un régime démocratique, objectivement responsables. Le pouvoir dut en rabattre et reconnaître que le système avait connu des défaillances : ni masques, ni tests, ni blouses de protection… Du moins le confinement généralisé a-t-il permis de gérer le plus convenablement possible le flux de personnes malades. Le pouvoir dut prendre Des mesures inouïes et d’un coût assumé par l’autorité politique, ont permis que la garnison-hôpital ne craque pas et ne soit pas submergée par les malades graves qu’elle recevait. Des personnes furent sauvées. D’autres moururent. Car nul n’avait l’exacte connaissance du virus et, trop souvent, les soignants se sont trouvés désarmés devant les formes les plus agressives de son intrusion. Les respirateurs n’ont pas toujours permis de sauver les vies.

Le primat de la vie restera un signe fort de la réponse mondiale à la pandémie. Il a inspiré un choix aussi heureux que redoutable : permettre à l’hôpital de tenir et de sauver des vies, au risque non ignoré de provoquer, par l’arrêt des activités, une crise économique majeure.

Car cette réponse a été essentiellement technique. Elle révèle en fait une sorte d’hémiplégie mentale. L’être humain n’a été vu qu’à travers son corps mortel, pour lequel seule la science peut quelque chose : si possible, lui garantir la vie. Or si l’être humain avait été reconnu aussi dans sa dimension spirituelle, nous aurions pu encourager la capacité de tout un chacun à penser la mort, à s’approprier sa mort. Si nous ne mourrons pas tous du Covid-19, nous mourrons tous un jour. Se demander en quoi cette certitude engage à repenser le sens de la vie, c’est enfreindre un interdit de notre modernité pour qui la vie n’a pas de sens défini. La mort y est, elle, un tabou qui évoque l’échec des sciences médicales, l’impuissance de l’humanité à se donner la vie à elle-même. Acceptons de briser le tabou : nous pourrons alors comprendre que, si l’homme est apte à penser sa mort, c’est précisément là que paraît son humanité. L’homme ne s’humanise pas en défiant techniquement la mort, mais en l’intégrant spirituellement. Toute la féconde sève du christianisme est là. Malheureusement, notre société n’est pas disposée à le reconnaître facilement.

La formulation traditionnelle de la foi en la victoire de Dieu sur la mort n’est pas facilement audible par la société moderne. Au rebours des attentes courantes de cette société, cette victoire n’est pas accessible ici et maintenant. C’est une évidence, même l’homme chrétien reste un mortel. Or, l’enfermement de notre modernité dans ce monde spatial et temporel se conjugue avec le refus de penser la dynamique d’accomplissement du passage de l’homme sur la terre. Pour s’affranchir définitivement de la tutelle divine, ou plutôt de la tutelle de la religion qui « maintient » Dieu dans la société à travers sa victoire sur la mort, il fallait précisément que l’homme fasse au moins aussi bien que Dieu et puisse à son tour vaincre la mort. Cette victoire signerait définitivement le fait qu’il n’est plus nécessaire de s’inventer une divinité imaginaire.

La mort corporelle a toujours été dans la tradition biblique le signe visible de la perte d’intégrité spirituelle. La mort révèle sur le corps, ce qui ne se voit pas dans l’esprit. La mort est vaincue non par une action sur le corps mais par une restauration de l’esprit. Ne pas pouvoir éliminer la mort, n’implique pas de renoncer à vaincre la défiance de mourir. La perspective de « la vie qui vient » constituait pour les générations passées un adjuvant très puissant à cette vie mortelle. Il faut retrouver, dans notre société, la force de cette arme spirituelle. Il doit être possible de fortifier l’homme sans prétendre mensongèrement lui épargner l’issue fatale de son parcours terrestre. Si l’homme est et reste mortel quoi qu’il fasse, c’est qu’il convient de le fortifier dans la finalité de sa vie et non seulement dans son corps. Nos hôpitaux peuvent maintenir en vie une personne, mais elle va mourir tôt ou tard. Qui lui permettra de redresser l’horizon de sens de sa vie ?

L’état spirituel des pays technologiquement avancés est marqué par une amnésie de l’importance de la vie spirituelle. Par tout le territoire dans le paysage urbain, les églises des villages sont le rappel architectural de la vie intérieure. La ritualité liturgique qui y est célébrée est un canal par lequel la grâce vivifie l’esprit. Jadis l’Hôtel-Dieu soignait le corps malade, quand l’autel de la cathédrale fortifiait et rénovait la vie de l’âme.

La signification de la mort a été terriblement relativisée à mesure que la vie corporelle a été surinvestie comme le « tout » de la vie. La pensée de la mort perd de sa pertinence à mesure que grandit la confiance exclusive dans le pouvoir des sciences. Or la pensée de la mort, autrement dit, la conscience de notre mort, n’était-elle pas aussi une clé essentielle de la vie - et donc la réponse à une pandémie ? Le courage des soldats sur un champ de bataille n’est pas lié à leur confiance dans leur armement, mais dans leur conscience de servir au risque de mourir, quels que soient les moyens techniques qui peuvent éviter cette échéance. « Il ne meurt pas celui qui sait pourquoi il meurt » dit le dicton, puisqu’il sait donner un sens à sa mort. Il sera toujours possible de repousser techniquement l’heure de la mort, mais nous ne devrons jamais cesser d’y penser et de nous y préparer. Nous renvoyons toujours L’heure de notre mort à plus tard, dans un futur hypothétique. Or, le temps la contient déjà, si bien qu’elle est concomitante à tout instant de notre quotidien. Si pour certains, vivre c’est ne pas rencontrer la mort, pour d’autres, c’est l’avoir dépassée. Ainsi, aujourd’hui, si nous investissons déjà l’après-confinement comme un retour à la vie, pourquoi n’investissons-nous pas aussi cet au-delà de la mort ? C’est en y pensant que l’on s’apprête à remporter sa plus grande victoire, car l’homme sera victorieux de la mort par la parole qu’il saura lui opposer. Tout homme conçoit un sens à sa vie par un récit qui intègre déjà son terme temporel. C’est que la victoire sur la mort est en nous, dans le « verbe intérieur » qui la conçoit et la domine. La mort peut tuer un corps, elle ne peut rien contre cette parole qui se tient en l’homme et qui le tient en vie, maintenant et toujours.

Partager cet article