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Quand la théologie protège la parole à l’ère des IA

L’être humain est un tout indissociable de corps et d’esprit : cette conviction traverse, depuis des siècles, de nombreuses approches philosophiques ainsi que les grandes traditions religieuses. La Bible et la tradition chrétienne l’affirment sans détour : l’être humain, doué d’esprit, est créé à l’image de Dieu. Cette conception s’oppose à deux réductions symétriques : d’un côté, l’idée que nous serions de simples agrégats de neurones, et que la pensée ne serait que le résultat d’activités cérébrales ; de l’autre, une spiritualité désincarnée qui oublierait que toute pensée passe par un corps vivant.
La théologie classique parle de l’être humain comme d’un « composé corps‑âme », en insistant sur l’unité de ces deux dimensions plutôt que sur leur opposition. L’esprit se forme à travers la totalité de notre être : affectivité, mémoire, sensations... La pensée est inséparable de tout ce que vit le corps dans ses postures et ses mouvements. Autrement dit, nos neurones ne « pensent » pas : ils traitent une expérience qui est d’abord corporelle et relationnelle. La pensée s’élabore ailleurs que dans le cerveau pris isolément : elle n’est pas une simple production cérébrale. L’âme seule est douée de facultés spirituelles et reçoit du corps un ensemble d’informations qu’elle interprète. La pensée naît de l’expérience vécue.
Ce qui manque à l’intelligence artificielle, c’est précisément une âme et un corps. Elle n’est pas un sujet de l’histoire, mais un objet sans histoire, c’est‑à‑dire sans destinée ni vocation à accomplir. Une IA peut manipuler des symboles, générer des textes, reconnaître des formes, mais elle ne sait pas ce que signifie « attendre quelqu’un », « manquer une occasion », « avoir froid », « être consolé ». Elle ignore ce qu’est la joie de la vérité, le chagrin du deuil, le désir de paix. Notre pensée humaine se tisse à partir de ces expériences, et nous garde sur une trajectoire de vie, orientée vers un but, avec la conscience du terme : la mort. L’agent conversationnel ressemble davantage à un « flux logique » sans faille existentielle, sans moi vulnérable, sans altérité intérieure. Au fond, il n’y a pas de véritable liberté. Se pourrait-il que ces compagnons numériques soient une conspiration contre notre liberté ? La question mérite d’être posée, tant de signes y invitent.
Là où l’esprit humain est travaillé par la résistance du réel, par la souffrance, par l’erreur, par la rencontre de l’autre, la machine enchaîne des opérations sans que rien de ce qu’elle produit ne la transforme de l’intérieur. Il n’y a pas d’intériorité dans l’intelligence artificielle. Elle ne fait pas l’expérience d’une liberté. Et sans liberté, il n’y a pas d’amour. L’IA devient alors une puissance technique qui risque de soustraire le monde - et notre vie - au pouvoir de l’amour.
La parole, signe d’une relation incarnée
Cette logique vaut aussi, analogiquement, pour la parole humaine. La parole authentique, notre logos, n’existe que dans une relation et, ici‑bas, jamais sans un corps qui parle. Elle est portée par un souffle, inscrite dans un visage, un ton de voix, une présence. La parole est relationnelle par essence. Elle est un effet de l’amour du Créateur et doit permettre à la créature que nous sommes de s’accomplir dans l’amour. C’est pourquoi l’on reconnaît qu’un être humain peut donner la vie aussi par sa parole : la parole fait vivre. L’être humain doit assimiler des paroles pour vivre psychiquement, autant qu’il doit respirer pour vivre physiquement. La capacité d’écouter, de promettre, de consoler, de demander pardon, de se donner est vitale.
Une machine, si sophistiquée soit‑elle, produit des phrases mais ne « parle » pas au sens fort. Elle n’a ni souffle, ni chair, ni histoire personnelle. Elle ne se reçoit pas d’un autre et n’engage pas son être dans ce qu’elle dit. Son « dialogue » n’est qu’une simulation calculée de réponses probables.
Un agent conversationnel donne l’illusion d’une relation. En réalité, il n’offre qu’une interaction avec un calculateur et, plus encore, avec une entreprise technologique qui rentabilise les mots de l’utilisateur. Vouloir faire passer cette simulation pour une parole équivalente à la parole humaine revient à accepter une tromperie : celle d’une vie désincarnée, d’un logos sans chair, d’une voix sans sujet. La tentation de lui attribuer une personnalité – voire une dignité analogue à celle d’une personne humaine – relève alors d’une grave confusion anthropologique.
Garder aux technologies la place d’outils
Les technologies numériques et l’intelligence artificielle sont de puissants outils, capables de rendre de grands services, y compris pour la recherche, la communication ou l’annonce de l’Évangile. Mais elles doivent rester ce qu’elles sont : des moyens au service de personnes, et non des quasi‑sujets auxquels nous déléguerions notre parole et notre responsabilité.
Le risque de nous habituer à une parole désincarnée, qui circule sans visage ni responsabilité, est immense. De même, celui de traiter les personnes comme de simples interfaces interchangeables, alors qu’elles sont des vis‑à‑vis uniques, appelés par Dieu à une vocation singulière.
Comme le rappelait si justement la philosophe Gabrielle Halpern « se projeter dans l’avenir est un art de la volonté : l’avenir se veut ! » [1] Demandons‑nous alors à qui nous voulons donner notre parole : à des machines, qui la reproduisent sans jamais la recevoir, ou à des êtres humains, seuls capables de l’accueillir et d’y répondre ? La dignité de notre parole tient précisément à cela : elle peut accomplir l’autre, lui ouvrir un avenir, parce qu’elle vient d’une âme vivante, marquée de l’empreinte divine et promise à la vie éternelle.
Le rôle de la théologie et la place d’une anthropologie révélée s’affirment à mesure que progressent les technologies. On peut vous refuser votre dignité de personne en vous assimilant à un animal ou à une machine, mais on peut aussi aliéner sa propre dignité en choisissant de parler à des machines comme si elles étaient des personnes.
C’est une immense responsabilité que de savoir réserver ce qui donne la vie, la parole, à celles et ceux qui l’attendent vraiment et qui, en la recevant, en seront vivifiés.


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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