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Quand les technologies nous font revenir à l’essentiel

L’absence de « Dieu » dans la vie humaine n’est jamais sans conséquence. Quel que soit son nom, et quelle que soit l’idée que l’on se fait de lui, « Dieu » demeure le déterminant primordial d’une vie humaine appelée à se penser elle‑même, à s’accomplir dans la quête de sens, à s’épanouir dans la découverte de la vérité. « Dieu » n’est pas d’abord une invention humaine, mais la traduction, dans le langage, du besoin psychique de vérité qui spécifie l’être humain. N’étant pas la cause de soi, l’homme sait qu’il doit à d’autres d’exister. Ses parents ne sont que les médiateurs d’une autre origine, invisible, que l’amour seul révèle vraiment.

L’éviction de Dieu dans les sociétés modernes et techniciennes ne permet donc pas simplement de s’épargner l’épreuve d’une quête infinie et du dilemme entre le bien et le mal ; elle rend l’existence plus opaque, où les questions de l’origine et du sens deviennent davantage des fardeaux que des moteurs. L’homme se soustrait au jugement moral, à l’impératif du vrai, en se cachant derrière l’efficacité des techniques.

Les sociétés sans Dieu s’inventent alors des substituts : des quasi‑divinités artificielles, moteurs techniques jamais aussi prometteurs que l’original. Le confort technique n’est jamais à la hauteur du bonheur que Dieu seul promet. Au fond, nous voudrions accomplir notre vie sans avoir à en traverser les épisodes douloureux, en nous fabriquant un monde parallèle adapté à notre attente.
Peu à peu, un monde artificiel a pris forme et nous soustrait à notre environnement naturel. La vaste infrastructure numérique n’est plus tellement à notre main : nous sommes à son pouvoir. Lorsque la technique se développe, elle cesse d’être un objet de l’homme, et c’est l’homme qui devient un objet pour la technique, rappelait Jacques Elul. La technique ne peut être que totalitaire car en voulant se doter d’un monde à sa mesure, l’être humain s’enferme dans ses contradictions et finit par s’imposer un monde concentrationnaire, dont l’efficacité était déjà la clé de tous les systèmes totalitaires de l’histoire. Plus la technique est appliquée, plus elle devient rationnelle et efficace. Plus elle est rationnelle et efficace, plus elle est nécessaire.

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault décrivait de manière prophétique cette orthopédie sociale, dont le cocon numérique actuel apparaît comme la forme la plus aboutie : administrer individuellement les êtres humains. Le monitoring permanent promet de tout gérer : prévision de la mort, organisation des relations affectives, régulation du travail, détection des vulnérabilités, et finalement tentative technique de neutralisation du mal qui ronge les vies individuelles et collectives. La mort, la sexualité, le travail, les vulnérabilités et le mal – pour ne citer que les réalités les plus emblématiques des tracas humains – se trouvent ainsi confiés à des machines.
On oublie alors que l’être humain n’accomplit son existence qu’en raison du sens qu’il donne lui‑même à ces réalités. L’homme contemporain voudrait ignorer que si nous mourons, cela a un sens ; si nous avons un corps sexué, cela a un sens ; si nous devons travailler, cela a un sens ; si nous sommes vulnérables, cela a un sens ; et si nous sommes impuissants face au mal, cela aussi a un sens.

La mort, l’amour, le travail, la vulnérabilité, le mal… Toutes ces réalités incertaines que nous ne supportons plus, nous souhaitons les résorber par la technique, pour disposer enfin d’une vie conforme à notre idée de la vie : sans mort, avec l’amour voulu, sans l’âpreté du travail, invulnérable et soustraite au pouvoir du mal. C’est l’illusion, diablement ancrée en chacun de nous.

Dans le christianisme, il n’est pas question de délivrance magique, mais de salut. Jésus apporte le salut, non pour nous soustraire à la condition humaine, mais pour la conduire à son terme bienheureux. Lui seul délivre du mal, l’ayant vaincu par l’amour. Sur lui, la mort n’a plus de pouvoir. Il invite quiconque ose lui faire confiance à le suivre, et à faire de sa vie non un bien à préserver jalousement, mais un don à accomplir. L’être humain n’est libre et vivant que s’il entre dans le don de lui‑même ; il n’est pas vivant pour lui‑même, mais pour rendre témoignage à Celui qui l’a appelé à la vie par amour, et dont il est l’image et la ressemblance.
La perte de conscience de cette vocation originelle – la relation de l’être humain à Dieu comme origine et comme fin – l’expose à la tentation de s’autodéfinir et de se fabriquer un monde à sa seule mesure. L’homme sans Dieu ignore que sa véritable mesure n’est pas en lui, mais en Celui qui l’a appelé à exister.

Seule une relation renouvelée à Dieu peut faire sortir l’humanité de la prison technologique qu’elle s’impose. L’humanité court le risque d’un dérapage post‑humaniste, où son identité se dissout dans une technique toute‑puissante. Elle se perd elle‑même lorsque ses propres progrès lui échappent. Elle se perd dans le « temps sans fin » promis par la technique, alors que le temps est ordonné à l’amour, au don de soi. C’est lorsqu’il perd ce sens de la vie, que l’être humain pense qu’il doit disposer du droit de mourir.

La vie même du Christ a été courte, mais elle a atteint l’essentiel : elle a été donnée par amour, et ce don révèle l’éternité de Dieu. L’accélération de l’emprise technologique sur nos vies et nos sociétés nous oblige à affronter de nouveau la question du sens de la vie humaine. C’est une urgence pour notre jeunesse, en quête du véritable horizon de l’existence. Par un étrange effet, plus l’homme développe un monde technicien plus il creuse sa soif intérieure d’un monde divin ; il est malgré lui et providentiellement rendu à sa quête initiale de vérité en cherchant à échapper aux effets de ses propres œuvres techniques. La soif spirituelle qui traverse aujourd’hui les jeunes est sans doute la réponse inattendue à la vague technologique dont ils ne veulent pas être esclaves : une quête de vérité plus nourrissante que toute efficacité technique.


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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