presse/article/aide-a-mourir-la-personne-est-discretement-assimilee-a-une-chose-dont-on-peut

Service pour les professionnels de l’information

Le service pour les professionnels de l’information (SPI) est dirigé par le père Laurent Stalla-Bourdillon. Ce service est destiné à tous les acteurs du monde des médias.

Contact

26, rue du Général Foy, 75008 Paris
Par email
06 40 08 41 94

Suivez-nous

« Aide à mourir » : « La personne est discrètement assimilée à une chose dont on peut apprécier la rentabilité ou l’absurdité »

« Aide à mourir » : « La personne est discrètement assimilée à une chose dont on peut apprécier la rentabilité ou l'absurdité »

Si l’Etat est partisan de l’euthanasie, ce n’est pas pour donner un nouveau droit mais pour imposer « sa religion » : après la mort, il n’y a rien et notre corps est notre objet. C’est la thèse que défend Laurent Stalla-Bourdillon son dernier ouvrage, L’euthanasie une religion d’Etat qui ne dit pas son nom, paru aux éditions Téqui. Entretien.

Gènethique : Dans votre dernier ouvrage, vous considérez que les débats parlementaires sur l’euthanasie sont le signe de déplacements majeurs de notre manière de percevoir le corps. De quels déplacements s’agit‑il ?

Laurent Stalla-Bourdillon : Notre rapport au corps a en réalité connu une double révolution, à la fois individualiste et technico‑scientifique, qui bouleverse en profondeur notre anthropologie. D’un côté, l’individualisme libéral a produit une individualisation du sens : l’homme contemporain ne se reçoit plus d’une histoire, d’une filiation, d’une tradition, il entend se fonder lui‑même et décider seul de ce que signifie sa vie. Son corps devient alors la matière première de cette auto‑construction, qu’il s’agit de singulariser, de maîtriser, de transformer, jusqu’à revendiquer demain le droit de le supprimer lui‑même, comme ultime geste d’auto‑génération.

De l’autre côté, le triomphe du paradigme informationnel a réduit le corps à un agrégat de données, un mécanisme impersonnel, résultat d’interactions de molécules, que l’on peut décrire, quantifier, optimiser et, au besoin, interrompre. Le langage scientifique et technique, matérialiste par nature, tend dès lors à effacer le langage philosophique et spirituel : nous ne parlons plus du corps comme du lieu d’une destinée, mais comme d’un système à gérer. Entre un individu qui prétend disposer absolument de son corps, et une technique qui traite ce corps comme un objet d’information, l’idée même que le corps soit le signe d’une vocation, d’un accomplissement jusque dans la mort, se trouve marginalisée. C’est dans ce contexte que la dépénalisation de l’euthanasie apparaît non comme une simple réforme juridique, mais comme l’aboutissement logique d’une révolution silencieuse où le corps humain n’est plus le lieu d’un mystère, mais un simple matériau disponible dont on peut programmer la fin.

G : Vous affirmez que l’euthanasie réduit la personne au rang des objets et en détermine la valeur. Cette pratique serait‑elle fondamentalement matérialiste ?

LSB : Oui, car la logique qui porte l’euthanasie ne se comprend pleinement que sur fond d’une anthropologie matérialiste intégrale. La loi présuppose en effet que l’être humain se réduit à son corps : ce qui existe vraiment, c’est ce que l’on peut mesurer, peser, observer. L’âme, la dimension spirituelle, la destinée éternelle sont reléguées au rang de croyances privées, sans réelle portée. Dans cette perspective, la mort n’est plus un passage, mais une simple extinction, voire une abolition de la personne. Il devient alors cohérent de proposer la mort comme solution technique à la souffrance. Mais en faisant cela, on sort la vie humaine de la sphère du don gratuit pour l’introduire dans celle de la valeur : certaines existences sont jugées « encore dignes d’être vécues », d’autres non, en fonction de critères de performance, d’autonomie, de coût, de confort. La personne est discrètement assimilée à une chose dont on peut apprécier la rentabilité ou l’absurdité, et que l’on peut éliminer proprement quand elle n’entre plus dans les normes implicites de la qualité de vie. C’est pourquoi les textes rappellent que l’euthanasie fait entrer dans le droit la « culture du déchet » : ce qui ne répond plus aux standards de l’utilité ou de la maîtrise est voué à disparaître. Cette pratique n’est donc pas neutre ; elle institue juridiquement une vision du monde où l’homme n’est plus qu’un organisme biologique, où la souffrance est le mal absolu, et où la mort provoquée devient une solution bonne et une modalité de gestion. C’est l’administration de la mort par la puissance publique. Il faut prendre la mesure de ce que cela va causer.

G : Vous écrivez que l’euthanasie n’est pas une loi neutre et qu’elle risque d’« enrégimenter la société ». En quoi ?

LSB : Parce qu’elle ne se contente pas d’ouvrir un droit individuel de plus. Elle modèle silencieusement notre manière de penser l’homme, la mort et la solidarité. Toute loi sur la vie et la mort emporte une certaine idée de l’être humain. Ici, l’État prend parti pour une anthropologie où il n’existe, en dernière analyse, que le corps, et où la mort n’a plus de signification spirituelle. Sous couvert de laïcité, c’est une véritable religion civile qui s’installe : une foi dans le néant qui marginalise toutes les sagesses affirmant la survie de l’âme et la gravité de l’instant de la mort. Cette loi enrégimente d’abord par le langage : quand une euthanasie est juridiquement qualifiée de « mort naturelle », on ne change pas une nuance, on brouille la frontière entre tuer et laisser mourir, soin et acte létal. La « novlangue » qui rebaptise faire mourir en « aider à mourir » désarme la pensée et affaiblit la conscience morale, car si les mots ne disent plus le réel, il devient difficile de résister à ce qui est présenté comme un progrès. Elle enrégimente aussi par la pression sociale : dans une société où l’euthanasie est normale, la personne très dépendante, handicapée ou âgée intériorise peu à peu l’idée qu’elle est un fardeau, et que le choix « digne » serait peut‑être de s’effacer. Le droit de mourir peut alors se muer en devoir implicite de mourir pour ceux qui coûtent cher ou se sentent de trop. Enfin, l’État, en prenant en main la mort de ses citoyens, s’arroge le pouvoir de « mesurer la vie ». Il sort chaque existence de la gratuité inconditionnelle qui fonde la dignité humaine, pour la soumettre à des critères évolutifs de qualité et d’utilité. Une fois ce seuil franchi, la société tout entière est orientée, enrôlée, formée par une philosophie nihiliste qui ne reconnaît plus dans chaque vie un mystère intouchable, mais une variable que l’on peut, au besoin, supprimer pour maintenir l’illusion d’une maîtrise totale.


Père Laurent Stalla-Bourdillon