
Face à l’essor des « zombies numériques » recréant voix et image des défunts, le père Laurent Stalla-Bourdillon [1] critique une illusion technologique qui entrave le deuil et efface la promesse chrétienne de la victoire sur la mort.
Avec l’intelligence artificielle, nous assistons à un développement de propositions pour les personnes qui vivent le deuil : préserver et organiser les souvenirs, converser avec la personne décédée, voire recréer son visage et sa voix… Qu’en pensez-vous ?
Je constate que les technologies contaminent progressivement, à des fins mercantiles, tous les aspects de notre vie, même les plus intimes comme le deuil et la perte de l’être cher. Il y a dans le courant transhumaniste la promesse trompeuse de surmonter la mort corporelle en générant des zombies numériques avec lesquels on pourrait continuer d’entretenir des liens, et soulager ainsi la peine de la séparation. Ce mouvement s’accompagne d’un effacement, chez certains croyants, de la promesse chrétienne de la victoire sur la mort, qui serait une réalité bonne à croire mais difficile à envisager sérieusement.
En quoi la promesse technologique est-elle trompeuse ?
Elle est un déni de réalité : toute personne qui naît en ce monde le quittera un jour ! Notre monde n’est pas fait pour qu’on y reste mais pour qu’on y passe. Notre chemin se poursuit au-delà du monde terrestre. L’approche technologique refuse la séparation que nous imposent la mort, la souffrance, voire la révolte. Ce faisant elle rend plus difficile la compréhension du sens de cette séparation ; elle stérilise aussi la croissance spirituelle de la personne en deuil, en la coupant de son rapport à elle-même, à la vie, au monde et à Dieu.
Qu’est-ce que nous apprend cette séparation ?
Pour la comprendre, il est intéressant de se pencher sur les deux temps de la liturgie des funérailles : nous commençons par exprimer notre gratitude à Dieu pour tout ce qu’il nous a donné de vivre avec la personne défunte, puis nous l’accompagnons, par la prière, vers le Père des cieux. Le but du deuil, c’est d’acter la séparation avec l’être cher et naître à une nouveauté : croire que l’âme du défunt est accueillie avec amour dans les bras de Dieu, et qu’il vit désormais dans sa paix, sa lumière et sa joie. Notre relation est renouvelée : les liens affectifs demeurent avec le défunt ; ils ne passent plus par la dimension sensorielle et corporelle mais par un cœur à cœur intérieur, spirituel. Et nous croyons qu’à la fin des temps, l’âme et le corps retrouveront leur unité dans un « corps glorieux » sur lequel la mort n’aura plus aucune prise. Dans la foi nous est faite la promesse que nous allons être à nouveau réunis avec ceux que nous avons aimés, car nous ne sommes pas faits pour être séparés. Nous sommes bien là à l’opposé de la vision technologique !
Dans quelle mesure ?
L’approche technologique nous incite à maintenir notre relation au défunt dans le passé, dans ce que nous avons connu de lui, en l’empêchant de poursuivre son chemin et nous le nôtre. La production d’une image et d’une voix synthétiques n’est qu’une illusion puisque le corps de la personne n’est plus animé par le souffle de vie. Cela nous renvoie à une question très personnelle : à qui voulons-nous confier notre espérance après la mort, à une machine ou à Dieu ?
Quel peut être le rôle de l’Église ?
C’est une bonne occasion pour l’Église de rappeler son message sur ce moment crucial de l’existence afin d’aider les gens à le vivre de façon digne et authentique. En France, des funérariums sont en train de s’équiper d’écrans géants qui permettront la diffusion de ces fantômes numériques. La liturgie des funérailles n’a pas à s’adapter à ces nouveaux moyens technologiques, elle est appelée à faire entendre l’espérance chrétienne qui résonne plus particulièrement ces jours-ci. Le jour de la Toussaint, l’Église célèbre la multitude des saints connus et inconnus, c’est-à-dire tous ceux qui partagent la vie divine ; et le lendemain, nous prions pour tous les fidèles défunts de l’année écoulée afin qu’ils entrent à leur tour dans la joie de la lumière de Dieu.






