
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, les chaînes d’information en continu utilisent à profusion le mot « frappes », un terme technique et froid, relève Laurent Stalla-Bourdillon. Selon lui, le défi des médias devrait être de rendre compte de l’atrocité de la guerre sans la transformer en spectacle.
Sur les bandeaux des chaînes d’information en continu, les mêmes formules tournent en boucle comme un refrain hypnotique : « frappes en Iran », « Israël a frappé », « l’Iran a frappé », « nouvelles frappes de représailles », « frappes ciblées », « frappes massives », jusqu’au presque absurde « des frappes ont frappé… »
Pendant ce temps, on ne dit plus que des quartiers ont été ravagés, que des habitations se sont effondrées, que des enfants ont été ensevelis, que des familles ont été décimées. On se contente d’additionner des missiles, des « cibles », des zones touchées.
Ce qui est frappé, c’est notre capacité d’empathie
Le défi des médias, en temps de guerre, devrait être de rendre compte de son atrocité sans la transformer en spectacle. Que devient ce devoir lorsqu’une chaîne d’information est avant tout une machine à audience ? Comment dire la guerre dans les médias ?
« Frappe » est un mot qui se veut descriptif, factuel et presque hygiénique. Le mot devient un écran qui masque la réalité des visages des civils blessés, des morts, des proches qui cherchent le corps d’un parent dans les décombres. La guerre est le théâtre de la mort, mais dire la mort est devenu obscène et impossible aux médias, qui la montrent à distance. Le besoin de spectaculaire impose l’oubli du réel.
Ce qui est frappé, alors, c’est notre capacité d’empathie. À force de « frappes » répétées, on ne sait plus très bien qui tombe. Les morts s’effacent derrière le mot, comme si « frapper » suffisait à tout dire et plus le mot revient, plus il se découple de la réalité qu’il désigne.
La parole ne s’oriente plus vers la justice ou la paix. « Frappe » joue alors le rôle d’un slogan informationnel : un mot‑signal qui attire l’attention, ouvre les journaux, capte l’audience en promettant du spectaculaire, des « images fortes » d’immeubles pulvérisés.
Une question éthique et spirituelle
Il ne s’agit pas de bannir ce terme – il décrit une réalité militaire – ni de refuser d’informer sur la violence des bombardements. Il s’agit de voir ce que son usage révèle de notre regard : nous courons le risque de nous installer dans le commentaire technique, plutôt que dans la douleur inconfortable des blessures infligées. Le langage n’est jamais neutre. C’est à une conversion du regard que ce mot nous appelle.
Peut‑être faudrait‑il, chaque fois que l’on prononce « frappe », se forcer à poser, au moins intérieurement, trois questions simples : qui est frappé, concrètement ? Quel visage manque désormais autour d’une table familiale ? Quelle ville, quel hôpital, quelle école sont devenus un tas de gravats ?
La question n’est pas seulement journalistique. Elle est éthique et spirituelle. Quel usage faisons‑nous de notre parole quand nous la mettons au service de la fascination plutôt qu’au service de la compassion ? Le mot de la semaine, « frappe », est un révélateur : il fascine mais ne fait pas pleurer et ne nous met pas à genoux.
La vraie question est de savoir quand, collectivement, nous accepterons de regarder le drame de la guerre en vérité, de nommer les victimes avant les missiles, et de dénoncer les frappes pour ce qu’elles sont : des blessures infligées à la fragile beauté de l’humanité.
La prière du pape Léon XIV
Concluons avec ces extraits de la prière du pape Léon XIV :
« Seigneur de la Vie, toi qui as façonné chaque être humain à ton image et ressemblance, nous croyons que tu nous as créés pour la communion, non pour la guerre, pour la fraternité, non pour la destruction.
Désarme nos cœurs de la haine, du ressentiment et de l’indifférence, afin que nous devenions des instruments de réconciliation.
Que chaque parole bienveillante, chaque geste de réconciliation et chaque choix de dialogue soient les semences d’un monde nouveau. Amen. »






